atelierlundileandre.com

Femmes peintres en Europe

Quand la précarité dicte l’art

Créer, exposer, vendre… et si on ajoutait ‘galérer’ à la liste des fondamentaux des femmes artistes européennes ?

Si l’histoire de l’art a longtemps invisibilisé les femmes artistes-peintres, la réalité économique actuelle continue d’entraver leur pleine reconnaissance en Europe. La précarité touche de manière disproportionnée les femmes artistes, notamment les femmes noires, limitant leur accès aux opportunités, aux financements et aux réseaux qui façonnent une carrière. Cette instabilité financière ne ralentit pas seulement leur ascension, elle influence aussi leur production artistique, les contraignant parfois à adapter leur pratique aux réalités matérielles ou à sacrifier leurs ambitions créatives au profit de la viabilité économique.

En tant que femme, femme noire et artiste peintre, je suis directement confrontée à ces défis, tout comme de nombreuses autres artistes. La fragilité économique dans le milieu artistique n’est pas une nouveauté, mais elle frappe encore plus durement les femmes, en particulier celles issues des minorités raciales. En Angleterre, il faut attendre 2017, pour qu’une femme noire artiste peintre, Lubaina Hamid soit récompensé au Turner Prize… Cette vulnérabilité économique est souvent liée à des facteurs multiples, allant des inégalités salariales aux discriminations structurelles, et elle a des conséquences profondes sur le processus créatif. Il est crucial de comprendre les mécanismes par lesquels cette précarité économique façonne l’art des femmes, tout en réfléchissant aux stratégies à mettre en place pour lutter contre ces discriminations.

La dépendance économique, un obstacle structurel pour les artistes femmes

Les inégalités que subissent les femmes artistes ne se limitent pas au genre. Elles s’entremêlent souvent avec d’autres formes de discriminations, comme le racisme ou la classe sociale. C’est ce que la juriste américaine Kimberlé Crenshaw a conceptualisé sous le terme d’intersectionnalité : une approche qui permet d’analyser comment plusieurs oppressions se croisent et se renforcent mutuellement. Wetsi Mpoma, curatrice belge et galeriste engagée, en témoigne : « Quand tu es là, à ne pas savoir comment tu vas te nourrir jusqu’à la fin de mois, tu n’es pas en train de créer. Tu as autre chose à faire. Tu dois répondre à l’urgence économique ». Pour les artistes noires, la nécessité de jongler avec des impératifs financiers écrasants prend souvent le pas sur la liberté créative. Wetsi souligne que cette instabilité contraint les artistes à produire des œuvres plus commerciales, parfois loin de leurs aspirations profondes : « Il y a des artistes qui rêvent la nuit de leurs toiles engagées, mais qui produisent des œuvres clichées juste pour plaire à leurs collectionneurs ». Ce dilemme entre expression authentique et nécessité économique est une réalité vécue par de nombreuses artistes, qui se retrouvent contraintes de conformer leur production aux attentes du marché.

Ce phénomène ne relève pas uniquement de la survie économique, mais résulte aussi directement des inégalités systémiques dans l’écosystème artistique. En Europe, les femmes
font face à des obstacles supplémentaires pour accéder aux expositions, aux financements et
aux réseaux nécessaires pour faire connaître leur travail. En France, selon le Rapport du Gouvernement au Parlement sur la situation des arts visuels de 2016, « sur les 35 dernières années, les artistes femmes représentent 22 % des acquisitions publiques », un progrès notable mais encore loin d’une égalité permettant aux femmes artistes de pérenniser leur activité. De plus, la France reste en retard par rapport à des pays voisins comme le Royaume-Uni, qui ont fourni des efforts pour réduire ces inégalités, notamment en organisant plusieurs rétrospectives d’artistes noires britanniques, comme celles présentées à Tate Britain.

Une insécurité financière qui empêche l’investissement dans la création

L’impact de cette précarité financière est profond. Elle contraint de nombreuses artistes à cumuler plusieurs petits boulots pour subvenir à leurs besoins, au détriment de leur pratique artistique. Hiembi, une jeune artiste peintre afroféministe parisienne, confie qu’elle garde actuellement un enfant en tant que babysitter en plus de proposer des ateliers de peinture. « Je suis précaire, mais j’ai de la chance de toujours habiter avec ma mère, cela me fait économiser un loyer. Sinon, cela serait très difficile », explique-t-elle. Cette double vie, entre travail salarié et pratique artistique, est une réalité partagée par de nombreuses femmes dans le secteur artistique, qui se voient contraintes de sacrifier leur temps créatif pour assurer leur subsistance.

Historiquement, les artistes européens ont pu compter sur des riches nobles et bourgeois, qui finançaient leur travail, leur permettant ainsi de se consacrer entièrement à la création, « les mécènes, qu’est-ce qu’ils font ? Ils offrent aux artistes la possibilité de travailler, pendant un an, sans se poser de questions par rapport aux conditions matérielles, parce que c’est ça qui favorise la créativité » explique Wetsi Mpoma. Faute de tels soutiens financiers, de nombreuses artistes peinent à dégager le temps nécessaire pour se consacrer pleinement à leur art. Si certains peuvent bénéficier de bourses ou de résidences artistiques, la réalité est que ces opportunités sont rares, surtout dans un contexte où les subventions publiques et privées sont de plus en plus limitées. Les coupes budgétaires dans le secteur de la culture en Europe, comme les 50 millions d’euros de réduction imposés en France, en 2025 compliquent encore la situation.

De plus, le statut précaire d’artiste-auteur empêche de bénéficier d’un chômage en cas de manque de travail, accentuant ainsi la vulnérabilité de celles et ceux qui en dépendent pour vivre. Ce manque de sécurité sociale ne fait qu’aggraver des difficultés économiques déjà existantes, et la combinaison de ces facteurs nuit gravement à la possibilité pour les artistes, surtout les femmes, de se concentrer sur leur production créative.

Stratégies de survie ou adaptation aux normes du marché ?

Dans ce contexte difficile, certaines femmes artistes se voient contraintes de recourir à des stratégies de survie, notamment l’utilisation de leur image pour attirer l’attention et vendre leur travail. Sur des plateformes comme Instagram, certaines artistes adoptent des postures ou des esthétiques qui sexualisent leur image, non pas par choix artistique, mais par nécessité économique. Wetsi Mpoma, qui observe cette tendance, explique : « Sur Instagram, je vois des jeunes artistes qui se sexualisent elles-mêmes  pour gagner de la visibilité et vendre. Elles utilisent leur corps comme un atout marketing, non pas par choix artistique, mais par nécessité ». Ce phénomène révèle l’omniprésence du regard masculin dans l’industrie artistique, où les femmes doivent souvent se conformer à des attentes esthétiques liées à la sexualisation de leur
corps pour être vues et reconnues.

Ce phénomène est également observé par Hiembi, qui note, sans porter de jugement, que certaines artistes se retrouvent contraintes à s’adapter au patriarcat ambiant. Elle perçoit ces pratiques comme une stratégie pour celles qui  doivent naviguer dans un monde où leur art n’est jamais suffisamment reconnu pour être légitimé en tant que tel. Ce constat met en évidence la tension entre la liberté créative et les attentes sociales et économiques qui pèsent sur les femmes artistes.

Visiteur d'une exposition de Jessica. Regardant ces oeuvres.

Résister à la pression : alternatives et solidarités féministes

Malgré ces défis, de nombreuses femmes artistes refusent de se plier aux diktats du marché. Wetsi Mpoma, par exemple, a fait le choix de ne plus travailler avec des artistes qui cherchent à plaire à tout le monde. Elle privilégie celles et ceux qui ont une vision artistique forte et qui sont prêts à s’engager sur le long terme. Cette position est le reflet d’un engagement radical, qui cherche à contourner les structures oppressives du marché de l’art et à créer des alternatives durables.

L’une de ces alternatives réside dans la solidarité entre artistes, en particulier entre femmes. Hiembi témoigne des collaborations qu’elle a pu mener avec d’autres femmes, souvent dans des contextes où ces dernières lui ont donné sa chance. Certaines femmes occupant des postes stratégiques dans le secteur culturel essaient activement de limiter les inégalités de genre et de promouvoir des artistes femmes, en leur offrant les opportunités qu’elles méritent.

De plus, face à la précarité, Hiembi, comme d’autres artistes envisagent de se diversifier pour générer des revenus supplémentaires, en développant des ateliers et en ciblant des clientèles plus aisées, comme les entreprises. Ces stratégies permettent de concilier viabilité économique et épanouissement artistique, tout en ouvrant la voie à une reconnaissance plus large de leur travail.

Un combat encore long…

En définitive, les femmes artistes doivent redoubler d’efforts pour faire entendre leur voix dans un monde de l’art encore dominé par des structures patriarcales et  des inégalités de classe et de race. Ces femmes sont confrontées à une réalité économique implacable, qui influe sur leur processus créatif et leur capacité à s’imposer dans le milieu artistique. Toutefois, des stratégies collectives et des alternatives solidaires, portées par des femmes engagées comme « le Cercle de l’Art » ou « Biennale of Women in Art », offrent des pistes pour résister à l’instabilité économique et transformer en profondeur un milieu encore trop souvent défavorable aux femmes.

La lutte pour l’égalité dans le monde de l’art est un combat quotidien, mais il est plus que jamais nécessaire de soutenir ces artistes, qui, par leur résilience et leur engagement, contribuent à redéfinir l’histoire de l’art en Europe.

S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires
Retour en haut
0
Nous aimerions avoir votre avis, veuillez laisser un commentaire.x