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Author name: Jessica Lundi-Léandre

The art market & its backstage

Women Painters in Europe: When Precarity Dictates Art

Femmes peintres en Europe Quand la précarité dicte l’art Créer, exposer, vendre… et si on ajoutait ‘galérer’ à la liste des fondamentaux des femmes artistes européennes ? Si l’histoire de l’art a longtemps invisibilisé les femmes artistes-peintres, la réalité économique actuelle continue d’entraver leur pleine reconnaissance en Europe. La précarité touche de manière disproportionnée les femmes artistes, notamment les femmes noires, limitant leur accès aux opportunités, aux financements et aux réseaux qui façonnent une carrière. Cette instabilité financière ne ralentit pas seulement leur ascension, elle influence aussi leur production artistique, les contraignant parfois à adapter leur pratique aux réalités matérielles ou à sacrifier leurs ambitions créatives au profit de la viabilité économique. En tant que femme, femme noire et artiste peintre, je suis directement confrontée à ces défis, tout comme de nombreuses autres artistes. La fragilité économique dans le milieu artistique n’est pas une nouveauté, mais elle frappe encore plus durement les femmes, en particulier celles issues des minorités raciales. En Angleterre, il faut attendre 2017, pour qu’une femme noire artiste peintre, Lubaina Hamid soit récompensé au Turner Prize… Cette vulnérabilité économique est souvent liée à des facteurs multiples, allant des inégalités salariales aux discriminations structurelles, et elle a des conséquences profondes sur le processus créatif. Il est crucial de comprendre les mécanismes par lesquels cette précarité économique façonne l’art des femmes, tout en réfléchissant aux stratégies à mettre en place pour lutter contre ces discriminations. La dépendance économique, un obstacle structurel pour les artistes femmes Les inégalités que subissent les femmes artistes ne se limitent pas au genre. Elles s’entremêlent souvent avec d’autres formes de discriminations, comme le racisme ou la classe sociale. C’est ce que la juriste américaine Kimberlé Crenshaw a conceptualisé sous le terme d’intersectionnalité : une approche qui permet d’analyser comment plusieurs oppressions se croisent et se renforcent mutuellement. Wetsi Mpoma, curatrice belge et galeriste engagée, en témoigne : « Quand tu es là, à ne pas savoir comment tu vas te nourrir jusqu’à la fin de mois, tu n’es pas en train de créer. Tu as autre chose à faire. Tu dois répondre à l’urgence économique ». Pour les artistes noires, la nécessité de jongler avec des impératifs financiers écrasants prend souvent le pas sur la liberté créative. Wetsi souligne que cette instabilité contraint les artistes à produire des œuvres plus commerciales, parfois loin de leurs aspirations profondes : « Il y a des artistes qui rêvent la nuit de leurs toiles engagées, mais qui produisent des œuvres clichées juste pour plaire à leurs collectionneurs ». Ce dilemme entre expression authentique et nécessité économique est une réalité vécue par de nombreuses artistes, qui se retrouvent contraintes de conformer leur production aux attentes du marché. Ce phénomène ne relève pas uniquement de la survie économique, mais résulte aussi directement des inégalités systémiques dans l’écosystème artistique. En Europe, les femmesfont face à des obstacles supplémentaires pour accéder aux expositions, aux financements etaux réseaux nécessaires pour faire connaître leur travail. En France, selon le Rapport du Gouvernement au Parlement sur la situation des arts visuels de 2016, « sur les 35 dernières années, les artistes femmes représentent 22 % des acquisitions publiques », un progrès notable mais encore loin d’une égalité permettant aux femmes artistes de pérenniser leur activité. De plus, la France reste en retard par rapport à des pays voisins comme le Royaume-Uni, qui ont fourni des efforts pour réduire ces inégalités, notamment en organisant plusieurs rétrospectives d’artistes noires britanniques, comme celles présentées à Tate Britain. Une insécurité financière qui empêche l’investissement dans la création L’impact de cette précarité financière est profond. Elle contraint de nombreuses artistes à cumuler plusieurs petits boulots pour subvenir à leurs besoins, au détriment de leur pratique artistique. Hiembi, une jeune artiste peintre afroféministe parisienne, confie qu’elle garde actuellement un enfant en tant que babysitter en plus de proposer des ateliers de peinture. « Je suis précaire, mais j’ai de la chance de toujours habiter avec ma mère, cela me fait économiser un loyer. Sinon, cela serait très difficile », explique-t-elle. Cette double vie, entre travail salarié et pratique artistique, est une réalité partagée par de nombreuses femmes dans le secteur artistique, qui se voient contraintes de sacrifier leur temps créatif pour assurer leur subsistance. Historiquement, les artistes européens ont pu compter sur des riches nobles et bourgeois, qui finançaient leur travail, leur permettant ainsi de se consacrer entièrement à la création, « les mécènes, qu’est-ce qu’ils font ? Ils offrent aux artistes la possibilité de travailler, pendant un an, sans se poser de questions par rapport aux conditions matérielles, parce que c’est ça qui favorise la créativité » explique Wetsi Mpoma. Faute de tels soutiens financiers, de nombreuses artistes peinent à dégager le temps nécessaire pour se consacrer pleinement à leur art. Si certains peuvent bénéficier de bourses ou de résidences artistiques, la réalité est que ces opportunités sont rares, surtout dans un contexte où les subventions publiques et privées sont de plus en plus limitées. Les coupes budgétaires dans le secteur de la culture en Europe, comme les 50 millions d’euros de réduction imposés en France, en 2025 compliquent encore la situation. De plus, le statut précaire d’artiste-auteur empêche de bénéficier d’un chômage en cas de manque de travail, accentuant ainsi la vulnérabilité de celles et ceux qui en dépendent pour vivre. Ce manque de sécurité sociale ne fait qu’aggraver des difficultés économiques déjà existantes, et la combinaison de ces facteurs nuit gravement à la possibilité pour les artistes, surtout les femmes, de se concentrer sur leur production créative. Stratégies de survie ou adaptation aux normes du marché ? Dans ce contexte difficile, certaines femmes artistes se voient contraintes de recourir à des stratégies de survie, notamment l’utilisation de leur image pour attirer l’attention et vendre leur travail. Sur des plateformes comme Instagram, certaines artistes adoptent des postures ou des esthétiques qui sexualisent leur image, non pas par choix artistique, mais par nécessité économique. Wetsi Mpoma, qui observe cette tendance, explique : « Sur Instagram, je vois des

Photo des mains de l'artiste entrain de peindre.
Studio thoughts

How I Started Painting: The Story of My First Canvas

Comment j’ai commencé à peindre : L’histoire de ma première toile Lorsque j’étais en grande section, j’ai eu la chance d’avoir une enseignante exceptionnelle qui a su éveiller en moi une passion pour l’art. Je me souviens de cette année-là comme d’une époque où ma créativité a pris son envol. C’était à l’école de Créteil, en région parisienne, un lieu simple, mais propice à la découverte. C’est là que j’ai rencontré Fabienne, ma maîtresse, qui a joué un rôle décisif dans mon parcours artistique. Fabienne nous a emmenés, ma petite classe d’élèves de 4 à 5 ans, en excursion à Auvers-sur-Oise pour visiter la maison de Van Gogh. Une expérience qui allait marquer le début de mon amour pour la peinture. Je ne me souviens pas de tous les détails de cette sortie, mais il y a des souvenirs qui restent gravés dans ma mémoire. L’odeur de l’air frais, l’excitation d’être en dehors de l’école, et surtout, la sensation d’être en compagnie de ma maman, qui avait pu nous accompagner pour cette sortie. J’étais tellement fière de la voir là, à mes côtés. C’était un moment de partage, de joie, et, soyons honnêtes, un peu de fatigue aussi. Je me rappelle avoir eu faim, et d’avoir rêvé de mordre dans mes sandwiches au jambon de dinde, soigneusement préparés le matin même par ma maman avec beaucoup d’amour. C’est un souvenir assez simple, mais il est chargé de tendres émotions. Je me souviens aussi de la GRANDE aventure de monter dans un wagon d’époque pour faire le trajet. Un détail qui, à l’époque, m’avait fascinée, mais qui, rétrospectivement, a contribué à l’authenticité de cette journée. Une journée qui allait, en fin de compte, nourrir mon imaginaire pendant des années. À notre retour en classe, Fabienne nous a proposé de réaliser des tableaux inspirés de ce que nous avions vu à Auvers-sur-Oise. Ce moment a été déterminant pour moi, car il a marqué la première fois où j’ai pris un pinceau entre mes mains pour créer quelque chose d’unique. Contrairement à beaucoup de mes camarades qui se sont naturellement dirigés vers des œuvres emblématiques comme La Nuit étoilée ou Les Tournesols de Van Gogh, j’ai choisi de peindre un pot de fleurs. Je me souviens avoir été captivée par la simplicité et la beauté de cette scène, l’harmonie des couleurs et la texture des pétales. Fleurs dans un vase bleu, 1887 Fleurs dans un vase bleu, Jessica Lundi-Léandre, 2004 Je me souviens de la fierté que j’ai ressentie en contemplant mon tableau terminé. C’était une petite réalisation, certes, mais à mes yeux, elle représentait un accomplissement immense. Maman, qui avait toujours été ma plus grande source de soutien, était impressionnée par mon travail, et cela m’a énormément encouragée. Ce moment a été un déclic pour moi, une première victoire personnelle dans un domaine que je n’avais pas encore pleinement exploré.  Depuis ce jour-là, j’ai continué à dessiner, à peindre et à observer les artistes autour de moi. J’étais fascinée par leur travail, leur univers et la manière dont ils parvenaient à transformer une simple toile en un espace d’expression. Je posais des questions, cherchant à comprendre le pourquoi du comment de chaque geste, de chaque coup de pinceau. Je voulais être meilleure, toujours plus précise, toujours plus audacieuse. Même si j’étais encore toute petite, cet élan de perfectionnisme et de curiosité a jalonné mon parcours. Je n’étais pas simplement une enfant qui dessine, j’étais déjà une artiste en herbe, avide d’apprendre, avide de m’améliorer. Et aujourd’hui, chaque fois que je commence une nouvelle toile, je pense à ce premier tableau, à ce pot de fleurs simple mais ô combien symbolique. Ce n’était pas juste un exercice de peinture, c’était la première étape d’un chemin qui m’a menée là où je suis aujourd’hui. Chaque trait que je pose, chaque couleur que je choisis, chaque moment passé devant la toile, est une résonance de cette époque où, toute petite, j’ai cru que l’art pourrait être mon langage, mon espace de liberté.

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